COMMENTAIRE du roman-témoignage "Le confort de l'autruche", publié chez Fauves Editions :

Tout d’abord, il y a la magnifique plume de l’auteure qui nous plonge l’ambiance et le décor, celui du "bon temps", du temps d'avant, dans tous les sens du terme...  Elle nous promène avec bonheur et talent, dans le Paris  des années cinquante ; un Paris du côté de Montmartre, un Paris rempli de charme, un Paris où, tel un gros village, il faisait bon vivre...

Cette même plume nous offre également, au passage, une galerie de personnages truculents, à commencer par la grand-mère maternelle pleine de contes et de vivacité.

 

Et puis, du jour au lendemain, on bascule dans un autre temps : le temps d’après, celui des "années brouillard"... Ce basculement brusque a lieu avec l'arrivée du "beau-père" qui va apporter "plus d'ombre que de lumière"... à cause de ses agissements monstrueux.

On entre dans l'horreur soudain de l'acte ignoble, qui détruit la petite Jenny ; c'est dit, sans détours mais avec pudeur.

Il est alors question de la mère, de son absence laissant l'autre, le Mal absolu, faire…

Arrivent alors ces questions sans fin : la mère n'a-t-elle pas vu, pas su ? Ou laissé faire, parce que c'était plus "confortable"... ? A-t-elle, oui ou non, mis volontairement sa tête dans le sable afin de ne pas voir, afin de ne pas savoir ? Oui, une question centrale entre ce livre : "Comment a-t-elle pu ne rien percevoir, ne rien découvrir, n’avoir aucune intuition, aucune suspicion, aucun doute ?" (p. 68)

Et voici donc l'absolue solitude de l’enfant, la petite Jenny durant deux longues années, de ses 5 ans à ses 7 ans : "Jenny était prisonnière, seule, dans une pièce sans air et dans une vie sans lumière." (p. 63) Une enfant prisonnière "le cœur figé, et de la glace dans le sang." (p. 64)

Et puis, enfin, a lieu l’éloignement temporaire de l’enfant, en différents endroits, jusqu’au procès de l’agresseur.

La mère ne protège pas… toujours pas.

Pire, la grand-mère non plus ce jour-là, jour du procès, puisqu’elle énonce alors cette phrase terrible : « Tu sais Jenny, derrière ces murs, il y a plein de petites filles enfermées parce qu’elles ont trop parlé ».

" Une phrase énorme, une phrase terrible, une menace injuste et insupportable, un chantage glacial. " P. 136

Ce livre parle aussi de la formidable reconstruction de Jenny, mais elle ne va pas de soi : « Il me faudrait tenter de me reconstruire au milieu de cet environnement flou. » (p. 143)

Mais heureusement, il y a le père, le vrai, qui agit comme il se doit et reste pour sa fille, un pilier : car ce que Jenny apprendra plus tard, c’est que c’est grâce à son père qu’elle a été « sauvée », grâce à lui que le procès de l’abuseur a pu avoir lieu (p. 186) : « Mon père, mon héros discret, avait remué des montagnes pour moi, sa fille (…) J’étais fière de lui. C’était mon chevalier blanc. Il m’avait sauvée. Je pouvais grandir rassurée. »

L’enfant, devenue adulte forcément, mais qui n’a rien oublié, nous livre à travers ce livre-témoignage un cri, qui est celui de tant d’enfants abusées, à l’innocence volée. Et cette question, qui reste quelque part sans véritable réponse, face à cette mère qui ne veut pas voir, parce que c’est plus confortable de fermer les yeux. Cette mère dont la narratrice dira : "Elle était ma part d’ombre, mon malaise, ma part factice". Forcément.

CI-DESSOUS : la 4ème de couverture :

ANALYSE : 

Alors voilà : ce livre apporte à la fois un témoignage fort, et un message d’espoir, tout en dénonçant ces adultes qui gardent la tête dans le sable au lieu de protéger.   

Pire : ces adultes qui ne supportent pas que l’enfant brise la loi du silence : « J’avais courageusement tenu tête et certainement transgressé les tabous familiaux. J’avais trahi la confiance et la connivence des femmes et contrarié la loi du silence. On m’en voulait. Et on m’en voudrait encore longtemps. Même pas une main tendue, même pas un sourire de compassion. Une sorte de conflit subtil à domicile. Il ne fallait pas se tromper, les victimes c’étaient elles, des femmes de devoir outragées.

Et moi, j’aurais mieux fait de me taire. » p. 43

Alors bien sûr, on ne ressort pas indemne d’une telle lecture, et c’est tant mieux, parce qu’avec sa superbe plume toujours juste, l’auteure écrit pour dire, pour montrer ce qui est trop souvent tu. Parce que le silence ajoute à la destruction, parce que les phrases assassines achèvent de tuer, mais pas tout à fait… puisque la petite Jenny a su trouver la force de se reconstruire malgré tout, dans son extrême solitude, mais sans doute, puisant çà et là les graines d’amour que l’une ou l’autre personne de son entourage a su semer, et qui aura germé en elle, suffisamment.

Ce livre est plus que jamais d’actualité, une actualité brûlante et nécessaire à dire.

Martine Magnin : merci pour ce témoignage poignant, merci pour votre voix qui porte la parole de toutes celles qui n’osent pas dire, les autres qui se taisent encore dans l’ombre. Merci de dire, et de le dire si bien !

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